A’hot ketana: la complainte de Rosh Hachana. Por Albert Bensoussan.
Albert Bensoussan souhaite Chana Tova ou Metouka à tous ses amis
A’hot ketana : la complainte de Rosh Hachana
En ce crépuscule d’automne à Alger, debout dans le petit bureau vitré qui occupait le côté droit de notre véranda – que j’ai tant célébrée[1] – mon père, en remettant en place mes mèches rebelles d’un geste de la main qui était toujours une caresse, me coiffait du petit béret noir qui, chez nous, avait précédé la minuscule kipa. C’était heure de prière et de recueillement, en cette veille de Rosh Hachana. Alors il ouvrait son Mahzor en première page, et chantait d’un timbre triste, d’une voix monotone, A’hot ketana, la complainte de « la petite sœur ». Tous deux debout dans l’enclos vitré sur la véranda d’Alger, et coiffés d’un béret noir. Nous balançant de côté comme un chœur de pleureuses.
Pour moi, le dernier de la famille, le benjamin – ainsi que m’appelait papa -, qui avais deux grandes sœurs (et trois grands frères), cette petite sœur restait mystérieuse, comme une personne dont on déplore l’absence, et que l’on pleure. Et je comprenais bien, par la voix grave de mon père et sa mine affligée, qu’il s’agissait d’un chant désolé et d’une affliction. Plus tard j’ai cherché à comprendre, puis à expliquer.
Cette prière, comme souvent dans la liturgie des fêtes, est un poème composé dans les règles de l’art, artistiquement rythmé et avec des rimes parfaitement ordonnées, en neuf strophes. L’ouverture se compose de trois vers s’achevant sur un refrain qui sera répété à la fin de chaque strophe, composée, pour les huit strophes suivantes, de quatre vers. La rime du refrain, comme la rime du premier vers et celle du dernier vers de chaque strophe est toujours la même : teyah תיה, avec ce h ה signe du possessif = « à elle ». Ce « teyah » martelé par moins de vingt fois constitue un accent tonique qu’on pourrait comparer à quelque derbouka assourdie, si l’on songe que le « te » explosif est une consonne occlusive sourde, marquant un heurt, prolongé par l’écho du h final. Même en liturgie, surtout en poésie, il nous faut toujours parler de musique et de technique musicale. Nos musiciens de l’ancienne Algérie, experts en rythmes judéo-andalous où s’illustrèrent Cheikh Raymond Leyris, maître du maalouf, et Lili Labassi, maître du chaabi, savaient tout de cela et pouvaient aisément pleurer, l’un avec son oud, l’autre avec son violon, sur… sur quoi, au fait ?
Nous y venons. Sur l’exil, bien sûr. L’exil juif, la Galout. Alors retournons à ce début si énigmatique : A’hot ketana, « Petite sœur ». Le poème est la description de ce que fait ce personnage initial – bergère sans troupeau, cultivatrice à la vigne dévastée -, de sa misère, de ses insuffisances, de ses malheurs, suivie d’une invocation – Dieu de grâce et guérisseur– et d’un appel à la libération et à la délivrance. Car cette enfant se trouve au fond du gouffre, ici nommé bor בור , une fosse semblable à celle où fut précipité Daniel, que sa foi seule sauva de la mort. Ou au fond de ce ventre du poisson où se morfondit Jonas trois jours durant, en pénitence, et aussi en espoir de délivrance, ainsi que nous le lisons dans la haftara de min’ha à Kippour. Ce mot bor est image, et il est aussi, là encore, sonorité : le b בּ, consonne occlusive sonore, dit bien la violence, la voyelle o וּ traduit ou dessine la rondeur de la fosse et l’encerclement de la victime, et le resh ﬧ n’est que frémissement d’horreur. Il faut scander les mots, il faut les mettre en bouche et bien articuler pour s’en approprier pleinement le sens. C’est cela aussi la prière : être pénétré par le son, la forme et le sens des mots. Et donc cette petite sœur se trouve dans ce trou, qui est aussitôt nommé et déterminé : « bebor galout », dans la fosse de l’exil. Et dans cette fosse, elle connaît un sort terrible, son âme se dissout, « nafchah nite’het ». Sur cette enfant pèse un mot très fort, répété, asséné à la rime huit fois, un mot rude et méchant, qui sonne comme une injure, dans le refrain « veqilelotéyah » : le mot qelala קללה qui signifie malédiction. Le refrain demande donc « que cette année en finisse avec ses malédictions ». Maudite, cette enfant, abandonnée dans son gouffre et son exil, est spoliée, ruinée, misérable et déchue. Par qui ? Par ces étrangers, ces barbares – zarim זרים — au milieu desquels elle habite. Pourtant elle implore, par ses prières et par ses chants, et tend les bras vers son « chéri » — dodah דודה –, c’est-à-dire Lui, Dieu, qui saura entendre sa supplication, la délivrer, la ramener à … Sion. Et alors là, le poète emprunte l’un des plus beaux versets d’Isaïe : « Aplanissez, aplanissez ses chemins » – solou solou סלו ׳סלו –. Oui, finalement le chemin est tracé devant celle que nous devinons être non pas fille d’Israël, mais la personnification d’Israël en exil. C’est d’elle que parlait notre Chir Hachirim, le Cantique des Cantiques, où les frères se lamentent, au dernier chapitre (8,8) : Nous avons une petite sœur, disent-ils, et voilà, ses seins n’ont pas poussé et qu’allons-nous faire lorsqu’on parlera d’elle, c’est-à-dire lorsqu’on l’heure sera venue de la marier ? Que dira, où sera alors son « dodah », son chéri ? Quel espoir pour elle, dont l’âme s’est flétrie, et le corps fané, ou pas encore mûri. Qui ne voit ici l’allégorie, dont ont tant usé les prophètes et les poètes juifs ? Et quand lui sera-t-il donné (à Israël en exil) de monter sur les hauteurs pour humer enfin les parfums édéniques – ‘al haré bessamim -, ces parfums que nous respirons chaque samedi soir à la havdala en rêvant du retour à Sion ? C’est sur cette expression que se clôt le Chant des Chants de Salomon, et l’espoir, de même, jaillit à la fin de notre prière de Rosh Hachana, où la malédiction est finalement remplacée par la bénédiction, qui aura le dernier mot : « Ta’hel chanah oubir’hoteya », que l’année commence avec ses bénédictions !
On notera que cet appel à la bénédiction, et donc à la libération, intervient à la fin de la neuvième strophe. Nous avons donc huit strophes pour les malédictions et la neuvième pour la bénédiction. C’est un cabaliste qui a écrit ce poème, et qui savait bien que 9 est le chiffre de la plénitude, car le 9 marque la fin du cycle des nombres à un chiffre. Et il savait aussi que 9 représente la guematria du mot emet אמת, la vérité, mais aussi ce mot qui renferme la vie, comme le dit le Maharal de Prague de son Golem (qu’on efface de son front le aleph initial, et c’est l’immédiate mort – met – de sa créature d’argile). Et nous savons enfin que 9 est le chiffre de la délivrance, celle de l’enfant qui naît au 9ème mois, mais aussi de la guéoulah – au contraire de la golah, qui ne s’en distingue que par ce jeu de mots ou, disons, paronomase — : en effet, la guematria de guéoulah - guimel, aleph, lamed, heh – aboutit bien au chiffre neuf. Ce qui fait que ce poème traduirait le passage naturel, ou plutôt surnaturel, puisque le miracle est sollicité par la prière, du trou noir de la fosse, de l’exil, de la golah, au grand jour libéré de la guéoulah.
Alors, bien sûr, mon père souriait à la fin et claironnait le dernier mot du refrain avec une joie qui retroussait les crocs de ses moustaches (qu’il frisait chaque matin en passant le fer sur la flamme). Il me pressait contre lui et sa main, à nouveau, démêlait mes mèches folles de rêveur, oui, sa paume balayait mon béret et il me bénissait, comme il m’a toujours béni chaque jour de sa très longue vie, lui qui frôla le centenaire, lui qui fut père et patriarche, et me donna ce prénom encombrant en mon jeune âge, Abraham אברהם, celui qui est sur les hauteurs (qui est tête en l’air ?), mais mes hauteurs à moi ont toujours été ces nuages où se perdait ma rêverie. Sans savoir encore que c’est par le nuage et dans le nuage que Dieu se montra au peuple d’Israël. (Notre divinité est, certes, un nuage, mais aussi une colonne de feu.)
Alors quand nous prions et récitons ce magnifique poème, qui mériterait une plus ample analyse, savons-nous bien que nous parlons de nous, hommes, femmes et peuple de l’exil ? Comme le pensait et le disait si bien le poète qui composa ces rimes, cet Espagnol, ou plutôt ce Catalan de Gérone, qui se nommait précisément Abraham. Oui, l’auteur de notre A’hot ketana fut un cabaliste du XIIIe siècle, Abraham ben Itshak Gerondi, et il fut le disciple de cet Isaac el Cec, comme l’appellent aujourd’hui les Catalans, Isaac l’Aveugle, cet homme qui vivait dans la seule rue – el Call, dit-on en catalan, et cela signifie non pas la rue, comme on pourrait le croire, la calle espagnole, mais le kahal hébraïque qui est l’assemblée — qu’on ait mise à jour lors de fouilles archéologiques et restaurée à Gérone, capitale espagnole des Cabalistes, la ville du Nahmanide, et de tant d’autres qui nous ont offert leur sagesse, leur enseignement, leurs lumières, et ici le feu divin de la Parole.
Albert Bensoussan (escritor, traductor, profesor).
[1] Dans la véranda, éditions Al Manar/Alain Gorius, 2007.
Gentileza del autor. Chana Tova a todos.










































































































































Querida Zoe: Deseo que el sonido del Shofar,haga llegar al mundo PAZ.Leshanah tovah para todos y en especial para el pueblo de Israel.
Feliz Agno 5771!!!!!.
Gracias Zoe.
Luisa Mesa
Chana Tova, Zoe, Albert, et touts les lecteurs.
Shana Tova!