Sophie Garric présente Zoé Valdés

Zoé Valdés , bonjour et bienvenue.

    C’est un immense plaisir de vous accueillir à la médiathèque Pierre Amalric d’Albi pour cette édition 2017 du Marathon des mots.

    C’est, évidemment, toujours un beau moment de pouvoir échanger avec un auteur, mais c’en est un très particulier dans votre cas car on a l’impression avec vous de rencontrer enfin quelqu’un que l’on connaît et que l’on côtoie depuis longtemps.

    On connaît par exemple votre terrible expérience de l’exil et ce qu’elle a construit en vous de douleur, de séparation et de manque. Manque de votre pays, de votre ville, des rues que vous y avez arpentées et respirées. Manque de vos proches, amis et famille. Manque enfin de votre perception sensorielle de tout cela, de votre vie havanaise en fait. Vous dites d’ailleurs que l’exil est toujours une punition. C’est donc tout naturellement que vous avez écrit sur cette douleur-là, ce vertige-là à partir de l’expérience déchirante et fondatrice qu’a été pour vous ce départ de Cuba, il y a vingt deux années maintenant.

    Vous ne retournerez à Cuba, dites-vous, que quand la démocratie et la liberté y retourneront aussi et on ne peut qu’être frappé, à vous lire et à vous entendre, par votre absolue constance dans vos convictions politiques. Votre œuvre résonne souvent comme un cri de rage, un souffle de protestation, l’affirmation d’une conscience qui voit et qui dénonce.

    Votre écriture s’est donc attachée, depuis longtemps maintenant, à peindre cette vie particulière qu’est celle des cubains.

    Dans Le Néant quotidien, qui vous fit connaître en France et marqua définitivement votre rupture radicale avec le régime castriste.

    Dans Café nostalgia également, votre premier roman écrit intégralement en exil alors que vous étiez gravement malade d’une paralysie partielle, maladie des exilés qui ancre dans la douleur physique celle, morale et affective, de l’arrachement et du départ.

    Dans La Douleur du dollar vous abordez la vie à Cuba à travers l’histoire de votre mère car cette œuvre est née des conversations que vous avez eues avec elle quand elle a pu vous rejoindre en France.

    En vous lisant, Zoé Valdés, on découvre également une autre ligne de force primordiale dans votre écriture, c’est l’intérêt passionné que vous portez aux autres. Vous aimez les gens et vous aimez tout particulièrement les gens qui aiment intensément. C’est ce qui frappe par exemple à la lecture de La Femme qui pleure où vous évoquez Dora Maar et ces huit jours dans sa vie où elle tente de se reconstruire après sa rupture avec Picasso. Votre œuvre d’ailleurs aborde souvent ces fractures intimes et affectives qui nous construisent aussi bien qu’elles nous fragilisent, qu’elles soient celles des séparations amoureuses ou du manque du père, comme dans Le Pied de mon père, par exemple.

    Ce manque et  cet amour se trouvent tous deux au cœur de votre dernier livre, La Havane mon amour. Vous avez la passion de cette ville inscrite au plus profond de votre corps et vous y retournez souvent, par l’esprit et le cœur, à défaut d’y retourner physiquement. Vous avez écrit : «  La littérature ne console pas. Elle est douleur, inquiétude, séparation… mais elle donne aussi le plaisir de ne pas oublier ». D’ailleurs vous dites revenir en rêve à la Havane très souvent et vous racontez que vous vous endormez en marchant dans les rues de Paris, pour vous réveiller perdue en songe dans celles de la Havane, sans parvenir à en lire les noms sur les panneaux. Ce rêve nocturne est associé pour vous à l’acte d’écrire car c’est la nuit que vous écrivez.

    Vous aviez déjà publié en 2004 Les Mystères de la Havane dont l’épigraphe était une citation d’Eugène Sue, l’auteur des Mystères de Paris. Cet exergue est, me semble-t-il, une clé de lecture précieuse pour vous comprendre. Vous citez donc Eugène Sue quand il écrit : « Et puis encore, nous croyons à la puissance des contrastes. » Là se trouve peut-être une indication sur votre style : contraste et force.

    C’est qui ressort, assurément, de La Havane mon amour, en espagnol (votre langue d’écriture) La Habana mon amour, titre en espagnol et en français, inscrivant donc en lui-même le projet de composition de votre œuvre : l’identité déchirée entre là-bas et ici, celle qui est partie ailleurs, mais qui revient toujours.

    Ce livre a été rendu nécessaire pour vous par une forme d’injonction mémorielle et par le désir profond de revisiter des lieux connus et aimés, cette Havane dont on peut dire qu’elle est pour vous votre  « île au loin, votre Désirade, votre rose et votre giroflier » comme a pu l’écrire Guillaume Apollinaire dans sa « Chanson du Mal-Aimé », évoquant lui aussi un ailleurs lointain et poétique. Vous revendiquez d’ailleurs vous-même la mémoire comme une forme poétique puissante, tout en récusant la tentation de la nostalgie. C’est la mémoire qui construit chez vous une langue véritablement lyrique, une invitation lancée au lecteur que vous souhaitez prendre par la main pour lui faire découvrir votre ville.

    Nous vous suivons donc dans le kaléidoscope de vos souvenirs, cette lanterne magique ( pour reprendre l’expression de Proust, que vous aimez beaucoup puisque vous avez emporté ses livres dans votre valise d’exilée), cette lanterne magique, donc, de la mémoire qui transforme le texte en poème, ce qui est encore pour vous un retour aux sources car vous avez commencé en écrivant, entre autre, de la poésie. Vous dites par exemple : « Le poème c’est la nuit qui arrive par la porte d’entrée et qui vient à moi ».

    Votre œuvre oscille donc tout entière entre ces deux modalités de présence et d’absence, d’arrachement et de reconstruction. Vous pouvez aborder la Havane comme un déracinement absolu, vécu véritablement comme une amputation de vous-même, quand vous écrivez : « Absente de mon absente maison, cette maison qui n’est faite que de manque et de perte et qui n’est plus pour moi qu’une lointaine image ». Mais vous dites aussi, comme pour rétablir ce qui n’est plus : «  La Havane, ses rues et cette immense entrée qui donne sur la mer, est toujours ma maison, avec ses cours et arrière cours. La Havane est mon chez moi imaginaire, loin et proche à la fois ».   Et dans ce chez-vous imaginaire, Zoé Valdés, on perçoit sensoriellement cette Havane qui vous est si personnelle.

    On respire les odeurs et les parfums : le jasmin, le galant de nuit (cette fleur au nom si évocateur), l’odeur de la mer et du pain chaud que votre mère vous envoyait chercher au petit matin avant qu’il ne reste plus que le mauvais pain dans la boulangerie.

    On goûte aussi avec vous (qui aviez eu l’excellente idée de donner la recette du jambon rôti à la créole dans La Douleur du dollar) les saveurs havanaises : les vizcondes, ces petites pâtisseries à la crème qui ont le goût du miel chaud, ou encore la viande fumée qui marine dans la coriandre et la confiture de goyave, saveur que vous associez aux journées passées à la campagne.

    On entend  les sons et les bruits que vous évoquez au fil des pages : les cris de spectateurs au cinéma, qui hurlent au héros qu’il doit se méfier du méchant ; Charles Aznavour (dont on découvre avec un certain étonnement qu’il passait souvent à la radio russe ) et la salsa bien sûr, mais également Mozart, Vivaldi et tous les orchestres de rue.

    Ce qui m’a frappée également à la lecture de votre livre, et sans doute plus encore que tout le reste, c’est cette formidable galerie de portraits qui le compose. Ceux que vous appelez vos fantômes, ces marginaux, ceux qui hantent les rues et les pages et que vous évoquez toujours avec une infinie tendresse.

    Osiris la gourgandine qui s’est immolée par amour, ce qui vous conduit à dire, avec l’humour que l’on vous connaît : «  une sorte de fièvre pyrotechnique s’était emparée de la Havane ».

    Farolito, tout taché de noir, l’allumeur de réverbères qui pleure la perte de sa chienne Paquita Terremoto. Vous allez avec lui manger des croquettes Soyouz 15 dans un bar et dites : «  on leur donnait ce nom parce qu’elles collaient au palais ».

    Le caballero de Paris, poète à la barbe et aux cheveux gras et dont le corps tout entier est recouvert d’une longue cape râpée. La légende locale lui prête un lien avec les mousquetaires alors qu’il est espagnol. Il offre des poèmes comme on offre des roses et mourra dans un hôpital psychiatrique.Vous avez une immense affection pour lui et lui avez dédié un poème dans lequel vous l’associez aux figures de Rimbaud et Hugo.

    Votre mère, magnifique et ondulante sur des talons aiguille. C’est une femme fatiguée qui rentrait « pas avant la cinquième heure du jour, cette heure où la dureté de la terre humide n’a d’égale que la prodigieuse pureté du diamant ». Cette mère qui a l’odeur de la mandarine et qui vous entraîne dans des bars où vous restez interminablement blottie au pied du comptoir.

    Sibila, votre chatte qui grimpe sur les toits de la cathédrale pour griffer les nuages : « perchée en secret sur le dos de la lune, elle côtoie l’âme des morts » écrivez-vous.

    L’homme au parapluie noir, l’homme retrouvé dans la lumière orangée de sa lampe favorite et avec lequel vous vivez des enlacements dans l’ombre. Il est le fantôme hablanero, l’homme de la rupture douloureuse.

    La chinoise : « elle se mouvait avec la sensualité arrogante d’une guêpe ». Elle vit dans des mirages de tango et a l’air d’une reine.

    Juana Bacallao, dite la loca, chanteuse de guaracha qui arpente la scène « comme une tigresse qui vient de mettre bas » , dites-vous.

    Votre théâtrale grand-mère, Luisa aux yeux celtes, qui sacrifie des coqs à la divinité yoruba Eleguà.

    On rencontre également de vrais fantômes, comme celui de Brindis de Salas, ce jeune violoniste prodige, pieds nus dans un frac impeccable qui joue la nuit dans le musée où vous travaillez et qui, pourtant, est  mort à Buenos Aires en 1911. Vous décrivez cette illusion :    «  ses yeux couleur de café et sa peau aussi noire que ses cheveux de jais », puis il disparaît dans « le brouillard des jours passés » .

    En fait, Zoé Valdés, votre livre est une extraordinaire invitation au voyage, pour reprendre le titre de Charles Baudelaire, lui qui a su exalter si bien lui aussi les désirs et la sensualité. C’est particulièrement vrai quand vous évoquez la brise qui souffle le soir sur le Malecon, cette mythique promenade maritime de la Havane, au sujet de laquelle vous écrivez : « Le jour où Cuba sera libre,il faudrait que quelqu’un trouve une manière de mettre en bouteille la brise qui s ‘élève en ces lieux, le soir ; je peux prédire à cette personne qu’elle deviendra riche et même millionnaire. Il y a là un parfum et une volupté qui se diffusent aux quatre coins de l’île. C’est la meilleure des drogues, la dépendance la plus exquise que l’on puisse connaître ».

    Pour finir, je voudrais évoquer avec vous les vers de Guillaume Apollinaire dans le poème « Cortège ». Apollinaire, ce poète étranger lui aussi, mais français de coeur et d’adhésion,  dont l’identité fragmentée a toujours été une source à la fois d’inspiration et de souffrance et dont la lecture résonne singulièrement avec la vôtre. Il écrit : «  Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même / Amenaient un à un les morceaux de moi-même /

En moi-même je vois tout le passé grandir / Rien n’est mort que ce qui n’existe pas encore / Près du passé luisant demain est incolore ».

    Il dit également dans « Clotilde », évoquant le souvenir du passé qui échappe mais que, comme vous, il cherche à rattraper : «  Passe il faut que tu poursuives / Cette belle ombre que tu veux ».

    La Havane mon amour est cette ombre que vous poursuivez et que nous trouvons avec vous. Merci Zoé Valdés.

Albi, le 22 juin 2017. Sophie Garric.

(Muchas gracias a Sophie Garric por esta hermosa presentación).

 

Algunos de mis libros…

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Un comentario en “Sophie Garric présente Zoé Valdés

  1. Lindísimo texto. Después de leerlo no creo se puedan resistir los lectores ante la obra de Zoé Valdés. Felicitaciones escritora!

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